Transcription de l’émission du 20 février 2016. Soyez compatissant, c’est ma première.

 

Bonjour à tous. Dans ces émissions, nous allons explorer, critiquer et décortiquer la bande dessinée dans son ensemble, actualités, nouveautés et grands classiques, et pour cela, nous allons commencer arbitrairement avec un cycle consacré à revenir sur les prix du Meilleur Album décernés par le festival d’Angoulême. De 1976 à nos jours cela va nous permettre d'explorer plus de quarante ans d'évolution du Neuvième Art au travers de ce que le Milieu avec un grand M considère être ce qu'il a de mieux à reconnaître.

 

Nous commençons avec 1976, troisième festival et le premier à décerner des Prix du Meilleur Album, sous quatre variations différentes. Abordons d'abord la Meilleur Œuvre Réaliste Française : le Vagabond des Limbes tôme 2 : l'Empire des Soleils Noirs, scénarisé par Christian Godard et dessinée par l'espagnol Julio Ribera… et d'ors et déjà, nous voila confronté à une des problèmes de ce cycle : un prix à Angoulême ne signifie pas la gloire éternelle et tous les albums primés ne sont pas aisément disponible en librairie, loin de là. Même l'intégrale de cette longue série dont les albums ont continués à paraître jusqu'en 2003 n'est plus disponible où que ce soit, sauf éventuellement en bibliothèque, et encore ! C'est pas dit.

 

Bon, en l’occurrence, j'ai réussi à dégoter la première intégrale parue chez Dargaud en 2002, réunissant les 3 premiers albums avec une sympathique introduction de mise en contexte, dans les réserves des bibliothèques de Paris. C'est déjà pas mal.

 

Le Vagabond des Limbes est une bande dessinée de science-fiction, du sous-genre du space-opera complètement camé. Vous connaissez le genre, des vaisseaux spatiaux grands comme des villes filant entre des systèmes planétaires entiers traités comme des villes de la même banlieue proche, des androïdes et des fusils désintégrateurs, mais en même temps des explorations de l'inconscient collectifs, de la symbolique Jüngienne en veux-tu en voila, des mises en abymes de la fiction comme fiction dans l'imaginaire réel, des personnages dépassant des conflits galactiques par leur propre illumination mystique et du cul gratuit comme représentation du ça Freudien de la société et un peu pour faire adulte.

 

En 74, ça n'est pas absolument inédit. Frank Herbert a publié Dune depuis dix an, Alejandro Jodorowsky est en train d'essayer de l'adapter en fim avec H.R Giger, Salvador Dali et Pink Floyd, Jack Kirby dessine le 4ème Monde et ses conflits mythologico-cosmiques entre dieux de l'espace, et même dans la bande dessinée française, Jean Giraud est déjà Moebius, Philippe Druillet a fondé Métal Hurlant et les Humanoïdes Associés, et Jean-Claude Forest est en plein dans Barbarella et les Naufragés du Temps.

 

La différence du Vagabond des Limbes, c'est qu'il se présente d'abord comme un série de space opéra bien plus classique, avec un héros, Axle Munshine, aux innombrables qualités superlatives, envoyés régler à lui tout seul tous les problèmes de la Galaxie dans le meilleur vaisseau spatial de la Guilde Cosmique, avec un faire-valoir comique, Muskie le petit clown, garçonnet enjoué et irresponsable de 13 ans qui ne veut que jouer et s'accrocher aux basques du héros, confronté à un méchant politicien de l'espace dont tout dans le design et le comportement est là pour dire « Je suis le mal absolu », dans un univers de technologie merveilleuse, le tout accompagné d'un dessin certes efficace et détaillé, mais qui, peut-être juste pour moi, enfant des années 80, n'a rien de bien exceptionnel. On est dans les canons de l'époque, une série qui aurait sa place dans Pilote ou Tintin.

 

Puis, le bizare s'installe. Muskie est un « garçonnet » androgyne tout en longues jambes, visage fin, grand yeux expressifs et lèvres roses et pulpeuse, tout cela cacherait-il quelque chose ? Il est le prince des éternautes, elfes immortels de l'espace disposant d'un contrôle parfait de leur développement et vieillissement, et comme un Peter Pan SF, cela fait des siècles qu'il a 13 ans et refuse de grandir physiquement et psychologiquement. Le Grand Méchant accuse Axle d'enfreindre le mystérieux tabou de vouloir franchir les Portes du Rêve, et pour le coup a raison et tout le monde est d'accord que c'est inadmissible sans s'expliquer outre mesure. Et oui, Axle est bel et bien en train d'explorer ses propres rêves par une technologie mystique, y découvre une femme du nom de Chimeer, parce que parfois faut arréter d'être subtil dans la symbolique, et décide de consacrer son existence à la rencontrer physiquement, alors que des indices en gros sabots viennent nous susurrer que les rêves d'Axle se déroulent dans notre réalité où la réalité d'Axle est une fiction… Bref, Axle est déclaré banni et traqué à travers la galaxie, Muskie refuse d'abandonner son gardien malgré l'insistance que les Gardes Poupres à ses trousses sont des gens corrects qui vont le*hum* prendre en charge correctement si il*hum* se rend… ça, c'était le premier album, titré le Vagabond des Limbes.

 

Mais l'album primé, c'est le suivant, l'Empire des Soleils Noirs, sorti le mois même du festival. Dans celui-ci, nous retrouvons Axle, toujours introduit par une page de superlatifs, et Muskie, toujours un garçon de 13 ans parfaitement insupportable, se rendant à un rendez-vous sur la ville la plus malfamée de la planète la plus malfamée pour y rencontrer le roi de la pègre et lui demander l'accès à une LingaLilith, être mystérieux qui se révele être un protoplasme psychique qui peut prendre la forme et l'identité de ce que l'on souhaite, ce qui permet à notre héros de rencontrer et connaître bibliquement un fac-similé raisonnable de la Chimeer qu'il continue à poursuivre… et accessoirement nous amène deux pages de femmes à poil pour pas cher.

Au passage, nous apprenons au détour d'une case que Muskie n'est pas un garçon puisque son espèce peut choisir son genre et qu'il ou elle n'a pas encore décidé. Apprécions l'inclusion d'un personnage au genre non-binaire qui, de nos jours, causerait l'ire de personnes désagréables arguant que l'auteur cherche ainsi à détruire la civilisation occidentale, et notons que cet état civil flou renforce encore l'aspect Peter Pan de Muskie, enfant éternel à l'innocence consciemment préservée jusqu'à l'ignorance même de la sexualité, créant ainsi un fort contraste avec Axle, héros hypersexué qui a tout vu, qui est allé partout et est prêt à commettre tout les crimes pour une chance de tirer sa crampe.

Et profitez-en, cette ambiguïté sexuelle ne vas pas durer, faudrait pas croire qu'un personnage potentiellement féminin puisse être dans l'entourage d'un héros de bande dessiné sans en tomber désespérément amoureuse, faudrait pas rigoler non plus !

 

Néanmoins, cette digression n'occupe qu'une poignée de case, le point important de cette épisode, c'est que le roi de la pègre est un traître (hhh ! ) qui veut vendre Axle à la Garde pendant qu'il est occupé à faire pleurer Popol, mais nos héros vont s'en sortir face à des forces supérieures en nombre, en armement et en détermination en se jetant dans un trou noir sans avoir idée de ce que cela peut impliquer.

 

Bien sûr, le roi de la pègre paît sa traîtrise de sa vie, mais révèle dans son dernier souffle qu'il n'utilisait pas la lingalilith pour assouvir ses basses pulsions, comme pourrait le faire penser le fait qu'il est manifestement le mal absolu, mais pour retrouver sa fille perdue. Un petit morceau de caractérisation peut-être un peu cliché, mais efficace et touchant.

 

Notons aussi que le trou noir est étonnamment correct pour une BD des années 70 qui traite autrement la physique comme une simple suggestion. Ça n'est pas un tourbillon ou une bonde ouverte dans la grande baignoire de l'univers, c'est bel et bien une étoile noire entouré d'un halo de rayonnement tendant vers la violet, et tordant l'espace-temps à son approche. C'est pas grand-chose, mais j'apprécie.

 

Dans la traversée du trou noir, le Dauphin d'Argent, vaisseau le plus puissant de l'univers et plot-device surpuissant, voit ses réserves d'énergie s'épuiser et sera en rade pendant plusieurs jours une fois qu'il aura atteint un point de repos, histoire de ne pas encombrer le héros avec de l'omnipotence autour de laquelle il est toujours compliqué d'écrire.

Et voilà, au bout de 20 planches sur 43, nous avons fini avec l'introduction. Tout ce qui s'est passé jusque là ne reviendra plus jamais dans l'histoire, le bossu, la lingalilith, le sexe des anges, le trou noir, tout ça, oubliez, on en parle plus, tout ça, c'était pour remplacer un encadré : « après avoir échappé à ses poursuivants, notre héros en exil arrive sur une planète inconnue ».

Notons que cet ouvrage n'a pas l'excuse de la préparution  dans des magazines qui pourrait expliquer une structure en épisodes quasi-indépendants ou un scénario en roue libre et improvisation, c'est un album 48CC paru tel quel, avec un introduction représentant plus d'un tiers de l'ouvrage avant d'arriver au gras de l'action.

 

Nos héros, donc, arrivent sur une planète inconnue où le soleil est bel et bien noir, où les ombres rampents vers sa lumière, et surtout où l'existence de tout et tous semble avoir été prévu jusque dans ses moindres détails, où tout est répertorié dans de mystérieux carnets de Mémodestin, où chacun vit et meurt selon ce qui y est dit, où des anges blonds androgynes volettent autour de ceux qui arrivent à un croisement de leur vie pour les enjoindre à suivre la voie tracée par le Bon Prophète avec des majuscules, où la communication passe par la télépathie directe et universelle entre les êtres, où la seule chose qui soit crainte est d'avoir un jour à être incertain, et où, si l'arrivée de nos héros est imprévue, cet imprévu est prévu et ignoré, car le leitmotiv entourant leurs actions est que Ce Qui N'Est Pas Prévu N'Existe Pas. Et nous sommes introduit à tous ces concepts avec un homme qui est venu dans ce désert pour y subir un accident de la route et craint plus que tout n'y échapper.

 

Le concept est fort et intriguant, nos héros ont-ils atteint un autre univers à travers le trou noir où le destin y est un phénomène objectif ? Où la prédestination est la loi ? Nos personnages sont-ils des personnages d'une fiction grandeur nature et vont-ils questionner l'existence de leur propre libre arbitre ? Est-ce que ça va être super-méta, symbolique et philosophique en diable ?

 

Hé ben… non. La description du système nous est donné dans un mur de texte, nos héros sont invités à rencontrer le Bon Prophète, Axle sauve une femme à poil et comprend peu à peu que le suivi des mémodestins se fait sur la base du volontariat, tombe sur une orgie de village gratuite qui est là pour démontrer comment les impulsions basiques de l'être humain restent incontrôlés mais sont simplement déclarés comme inexistantes puisque imprévues, mais qui est surtout là pour nous filer deux pages de femmes à poil et nous rappeler que cette bande dessinée est adulte et mature comme t'as pas idée. Et il est rapidement montré et affirmé que cette emprise du destin est juste une dictature de l'espace, que le bon prophète est un juste un dictateur décadent, que les anges sont juste des soldats engagés pour contrôler la population et s'assurer qu'elle suit le programme dicté par la bureaucratie, et en plus ils sont gratuitement méchants et pervers qu'ils kidnappent régulièrement des femmes en nuisettes et robes moulantes pour les violet puis les remplacer par d'autre, parce que c'est la différence entre de l'art et un album pour enfant.

 

On est pas dans un autre univers, cette histoire de soleil noir et d'ombre inversée ne revient absolument jamais, le truc avec la télépathie est juste là pour justifier pourquoi le héros entend parfaitement ce que se disent les autres personnages au loin, mais fonctionne autrement comme de la parole normale.

 

À partir de là, l'intrigue s'écrit d'elle même : Axle et Muskie décident de mettre à bas le système, libèrent les esclaves sexuelles et les arment, le système entier est détruit par des femmes à poils en deux pages, probablement en un commentaire social comme quoi la libération sexuelle est la voie royale vers la fin des systèmes oppressifs, le Bon Prophète s'enfuit en révélant qu'en fait il était méchant, et la réaction de 4 milliards huit cent millions de personnes qui viennent de voir le paradigme entier de leur existence s'effondrer n'est explicitement pas abordé. Enfin notre héros se tape une meuf au pif après avoir affirmé qu'il n'avait tout ça que pour trouver sa Chimeer. Et nos héros s'en repartent vers de nouvelles aventures en exil.

 

Personnellement, je trouve ça bien dommage. Godard est manifestement un grand créatif à l'imagination fertile, son œuvre est remplie d'images troublantes, de symboles et d'allégories, cette série est bourrée d'images intrigantes, de moments touchants et de concepts au grand potentiel… mais ça ne reste que potentiel et toute cette puissance est mise au service d'un space opéra des plus classiques. C'est du David Lynch mis en scène par George Lucas.

 

Mais, hé, c'est peut-être bien la force de cet ouvrage. De grands concepts et une grande imagination traité de façon plaisante et efficace, avec un dessin classique mais qui n'est pas sans sa propre patte. On est au juste milieu entre les délires abscons d'un Jean-Claude Forest et l'action légère d'un roman de gare. La bande dessinée, c'est aussi de la lecture plaisir, de l'action et des femmes à poil, et là, vous avez en plus une ouverture vers des thématiques plus tordues !

 

Et ainsi, dés son premier choix d'album de l'année, le Festival d'Angoulême se retrouve tirailler par le dilemme qui va le poursuivre pour les décennies suivantes et qui est commune, finalement, à tous les grands prix culturels décernés par un jury : faut-il récompenser ce qui est populaire, ou ce qui est à l'avant garde. Et pour cette première fois, la réponse est … un peu des deux.

 

Notons enfin, même si c'est mal de juger le présent d'une œuvre sur son futur, et je le rappelle, lorsqu'il a été primé, cette album venait juste de paraître, mais cette série a eu une belle postérité, continuant sur plus de trente albums et presque autant d'années, avec une poignée d'albums dérivés par dessus le marché, et Godard a appris rapidement à s'appuyer sur la force de ses grands concepts et de la bizarrerie hallucinée qui est le cœur véritable de l’œuvre.

 

En conclusion, je n'aurai peut être pas dit que c'était la « Meilleure Œuvre réaliste française de l'année », mais hé, ça se laisse lire et bien plus que ça !