Bonjour à tous ! Continuons donc de revenir sur les albums de l'année du Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême. Après le Vagabond des Limbes en 1976, la Ballade de la mer salée en… 1976, passons à… 1976. Ben oui, en ces années là, il y avait QUATRE Meilleures Œuvres de l'Année, deux françaises et deux étrangères, deux réalistes et deux humoristiques.

 

La Meilleure Œuvre Humoristique Étrangère de 1976 était la Tribu terrible de l'américain Gordon Bess, Redeye en anglais original, paraissant dans le Journal de Tintin et en album aux éditions du Lombard… Sauf que là, c'est tombé dans l'oublie, ça n'a jamais réédité, il n'y aucune intégrale de parue, le seul album ne se trouve dans aucune bibliothèque, si ce n'est à la Bibliothèque Nationale mais bon courage pour y accéder… Bref, en désespoir de cause, celui-là, je vous l'épargne pour l'heure. Si je mets la main dessus par la suite, qui sait ! Mais pas cette fois.

 

À la place, penchons nous sur la Meilleure Œuvre Humoristique Française, le tôme 2 de la Fabuleuse Saga de Gai-Luron : Gai-Luron en écrase méchamment, de Marcel Gotlib, paru aux éditions AUDIE, plus connue comme « Fluide Glacial », et ici représenté par la première intégrale de la série parue en 2007.

 

Aussi bizarre que cela puisse paraître, il y a de nombreux parallèles à établir avec la Ballade de la mer salée d'Hugo Pratt étudié dans la précédente émission, au moins dans l'optique du Festival d'Angoulême et ses prix. Le plus important, c'est que ce prix qui est supposé récompenser l'album de l'année d'un auteur prometteur vient couronner une œuvre vieille de plus d'une décennie par quelqu'un qui est déjà un Monsieur du Milieu.

 

Un peu d'historique : En 1962, Marcel Gotlib se met à faire de la bande dessinée humoristique pour enfants dans le journal Vaillant, l'illustré pour la jeunesse du Parti Communiste Français, petit magazine que ceux qui n'ont pas vécu le règne de Nikita Khrouchtchev connaissent un peu mieux sous le nom de Pif Gadget. Et oui, auditeur de plus de trente, tu as lu de la propagande crypto-stalinienne quand tu étais petit. Mais passons.

 

Donc, Gotlib commence une petite série humoristique, Nanar et Jujube, dans laquelle un jeune garçon, Nanard, élevé par ses oncles Blaise et Basile dans la campagne française des années 60, qui se décide lui même à élever un renard amateur de pois chiches, baptisé Jujube. La série paraît au rythme d'une page chaque semaine. Au bout de 28 épisodes, les oncles accueillent une cousine, nommée Piette, et disparaissent sans autre forme de procès, et la série devient Nanar, Jujube et Piette. Et c'est sous ce nom qu'est paru en 2006 chez Glénat cette intégrale de la première série de Gotlib et de ses autres contribution de jeunesse à Vaillant et Pif, et qui nous intéresse fort dans notre contexte pour trois raisons.

 

1°) On y voit Gotlib devenir Gotlib, partant de planches qui arrivent à être plus inoffensives que le Totoche de Tabary, pour progressivement gagner en douce absurdité, en écart comique du réalisme, en visages déformés sur-expressifs et en situations partant en quenouilles qui deviendront le style propre à Gotlib chez Gotlib.

 

2°) On y voit le renard Jujube évoluer d'un personnage animalier quasi-réaliste ne communiquant que par grognements et au comportement de chien bien dressé en un renard pleinement antropomorphique de cartoon, bipède, avec pouces opposables, qui parle correctement (au moins avec les autres animaux) et a des motivations complètes de personnage de BD humoristique déjanté.

 

3°) et c'est là qu'on revient au point principal, Jujube fait copain avec le chien du voisin,  un basset au dessin semi-réaliste, à l'âme supposément enjouée mais au physique indéridable, nommé, je vous le donne en mille, Gai-Luron.

 

Les interactions de Jujube et de Gai-Luron prennent au fur et à mesure le devant de la scène, laissant Nanar et Piette au rang de personnage secondaire en même temps que la série gagne une deuxième page hebdomadaire laissant à l'auteur plus de place pour développer des situations abracadabrantesques, jusqu'à ce que dans le numéro 1073, la série devienne officiellement Jujube et Gai-Luron ET brise le 4ème mur en montrant notre duo convoqué à la rédaction de Vaillant pour que le cabot y apprenne sa montée en grade.

 

Je note au passage qu'entre l'intégrale de Nanar, Jujube et Piette et les diverses éditions des aventures de Gai-Luron, si je compte bien les numérotations de bas de page, il manque encore 22 épisodes de deux pages de ce continuum, probablement les épisodes Nanar et cetera qui sont en deux pages et mais ne contiennent pas Gai-Luron, plus le numéro 1074 où les autres personnages sont évacués. Comme quoi, il reste encore un album entier des œuvres de Gotlib qui n'est pas encore paru.

 

DONC ! Gai-Luron, puisque j'y suis enfin arrivé ! Gotlib continuera à le dessiner, deux pages par semaine, jusqu'en 1969. En même temps, en 1965, il se met à travailler pour le journal Pilote et plus précisément y illustre les textes pseudo-documentaires et parfaitement hilarant de René Gosciny dans les Dingodossiers dont un album paraîtra dés 67, parce que Pilote et les éditions Dargaud capitalisent un peu plus sur leurs auteurs que le Parti Communiste, qui l'eût cru ?

 

En 1968, Gotlib se voit confier sa propre série chez Pilote, la légendaire Rubrique-à-Brac qui prend le format pseudo-instructif et non-narratif des Dingodossiers et fait monter à des niveaux jamais vu en France la folie, l'absurde, l'exagération, les trouvailles graphiques et le rythme pour en faire une des bandes dessinées les plus hilarantes de l'histoire. Certes, il y a une forte inspiration des histoires courtes du Mad Magazine américain, mais le fait qu'il ait eu le culot de faire du Mad à la française, et de le faire avec brio, humour et créativité ne le rend pas moins génial.

 

Et donc, si vous avez suivi les dates, c'est vers cette époque qu'il abandonne Gai-Luron, qui n'a toujours pas eu de version en album à ce moment là.

 

En 1972, avec Claire Brétécher et Nikita Mandryka, il fonde le magazine l’Écho des Savanes et y fait sa crise d'adolescence pipi-caca-popo-cucul (même si on en trouve les prémisses dans le méconnu Hamster Jovial et ses Louveteaux, chronique hilarante de l'actualité pop-rock à travers une piteuse bande de scout et qui préparait dans Rock'n'Folk ). Ces pages deviendront les albums Rah-Gna-gna.

 

Avril 75, après être parti de l’Écho, il fonde le célèbre magazine Fluide Glacial. Où il continue ses histoires adultes avec les Rah-Lovely, mais aussi le mythique Superdupont et le dégoutant Pervers Pépère. MAI 75, il publie le premier album compilant les aventures de Gai-Luron qui sont paru il y a dix ans désormais et ne sont plus publiés depuis 7 ans. OCTOBRE 75, le deuxième album sort. JANVIER 76, cet album est primé à Angoulême, et 40 ans plus tard j'en reviens au sujet de cette chronique.

 

Tout ça pour dire… quand le Festival prime le tome 2 de Gai-Luron, le Festival récompense quatorze année d'une des plus grandes carrière de l'humour BD français en donnant le prix à l'album de Gotlib qui vient de sortir, même si à ce niveau là, c'est pratiquement des archives patrimoniales et bien loin de ce qu'il fait à ce moment là.

 

D'où le parallèle avec la Ballade de la mer salée qui reçoit un prix pour récompenser des œuvres qui lui aussi également postérieur, avec un passage dans Pif Gadget.

 

Bon. Donc. Le prix de l'oeuvre est un donc un prix de l'auteur. Ce qui est idiot, vu que des prix aux auteurs, ça fait déjà trois ans à ce moment là que le Festival en donne. Soit.

 

Mais est-ce que l'album est bien ?

 

Bah oui ! Pourquoi cette question ? C'est très bien, Gai-Luron.

 

Gai-Luron, donc, est un chien anthropomorphique somnolent au stade terminal, passant autant de temps que possible à dormir, et lorsqu'il est éveillé, son registre d'expression émotionnelle ne va pas au-delà du tic nerveux, et toutes ses actions sont faites avec une lenteur délibérée et appliquée. Ou, pour faire simple et laisser penser à un léger plagiat, un Droopy à la française.

 

Mais il n'est pas un simple copié-collé de son vague homologue américain. Pour commencer, il est vachement plus bavard, au discours précieux, alambiqué et à mourir de rire. Il insiste que son nom de « Gai Luron » n'est pas volé, qu'il est agité d'un tempérament hautement comique et facétieux, et il est bel et bien, à l'occasion, activement farceur, blagueur et revanchard, un contexte où son apparence strictement pince-sans-rire fait des merveilles, surtout en comparaison du reste des personnages aux traits extrêmement expressifs typiques du dessin de Gotlib, et d'une manière général il est bien l'acteur principal et la cause de ses histoires alors que Droopy qui n'est souvent que réagissant.

 

Et bien sûr, les gags et histoires sont parfaitement adaptés au médium, ça n'est pas du tout du simple cartoon de Droopy en BD. Pour commencer, ça n'a pas le formulaïsme des œuvres de Tex Avery. Le style d'histoires, d'excuse, de chutes et d'humour ne se répètent que peu, avec juste, et notamment, l'invention narrative du bris du 4ème mur : Gai-Luron et Jujube sont régulièrement présentés comme travaillant ouvertement comme personnages dans le Journal de Pif, et y répondent au courrier des lecteurs, et plus précisément de Jean-Pierre Liégeois, un jeune lecteur du Var. Avec ce cadre narratif, Gotlib peut se permettre de placer ses personnages et son humour dans, essentiellement, n'importe quel contexte et n'importe quel style : parodie de film, pseudo-documentaire, défi idiot…

 

Résultat, une complète liberté de ton et d'humour autour de la constante du flegmatisme de Gai-Luron, une créativité sans limite, de l'absurde et des retournements de situations à se taper le cul par terre… Il y a d'ors et déjà dans Gai-Luron tout ce qui s'épanouira dans la Rubrique-à-brac, et c'est tout aussi talentueux, drôle et inventif.

 

Après, il ne faut pas y chercher de commentaire social, de réflexion politique ou de travail sur l'actualité. C'est une bande dessinée destiné à un jeune lectorat, et elle excelle à cela. Et c'est très bien, parce que ça veut dire que ça n'a pas vieilli d'un poil, que ça n'est pas empêtré à tenter une métaphore et que ça ne fâche personne. C'est juste de l'excellent humour, aussi fendard maintenant qu'il y a un demi-siècle.

 

Alors, pour le Festival de 1976, ça n'était peut-être pas la pointe de l'actualité, mais ça n'a pas démérité de son prix !