Bonjour à tous ! On continue le retour général sur les albums primés par le Festival d'Angoulême, et on reste encore en 1977 avec la Meilleure Œuvre Comique Française : le Baron noir dessiné par Yves Got et scénarisé par René Pétillon, à l'époque édité par le dessinateur lui-même, mais qui a depuis été réédités plusieurs fois, la dernière sous forme d'une intégrale en 2010 chez Drugstore, la collection des BDs Albin Michel après leut rachat par Glénat.

 

Ses auteurs continueront leurs actions artistique bien longtemps après, notamment Pétillon qui est un pilier inamovible du Canard Enchaîné (et, entre nous, un des plus drôles de l'équipe, et pourtant y'a du niveau) de nos jours encore, et qui dés lors en train de commencer à travailler sur sa célèbre série Jack Palmer, sur laquelle il est en plus dessinateur, avec à l'époque un style de dessin semi-réaliste à la Gotlib ou à la Will Elder de Mad Magazine, mais nous y reviendrons en parlant du prix de 2001… on y est pas encore, j'admets.

 

Quant au dessinateur, Yves Got, il a plus ou moins laissé la bande dessinée de coté après celle-ci pour se concentrer sur la littérature jeunesse et nottament la série de livres pour tout-petits Didou qui est adorable mais pas tout à fait dans le même genre.

 

Comme Andy Capp, Meilleure Œuvre Comique Étrangère de la même année, le Baron noir se présente sous forme de strips noirs et blancs qui paraissaient quotidiennement dans la presse avant compilation en album. Mais les similarités s'arrêtent là, pour ainsi dire. Déjà, c'est un création française, et paraît dans le Matin de Paris, journal quotidien ayant duré dix ans de 77 à 87, publié par l'équipe de l'Obs, à l'époque le Nouvel Observateur, et consécutivement proche idéologiquement du Parti Socialiste.

 

Oui, après la prépondérance des séries paraissant dans Pif et donc liées au parti communiste, Andy Capp dans le Daily Mirror, journal travailliste, et maintenant ce strip d'un journal ouvertement socialiste… Diable, on pourrait croire que le Festival d'Angoulême est aux mains des Gôchistes ! Baaaah ! … Mais ne vous inquiétez pas, il y aura bien assez tôt des BD paraissant dans Tintin pour compenser.

 

Et donc, oui, le Baron noir est un strip ouvertement politique et politisé. Et socialiste époque pré-Mitterand, donc. La série ne paraîtra que de 76 à 81, donc n'a pas eu l'occasion d'être déçue, mais reste d'une étonnante, peut-être même effarante, actualité des décennies plus tard.

 

Les personnages de la série sont ici des animaux intelligents et parlant mais qui reste néanmoins thériomorphe, dans la grande continuité des fables de La Fontaines, du Roman de Renart et autres grands classiques de la critique sociale où les animaux représentent bien sûr des types sociaux humains sans plus s’intéresser que ça à la stricte zoologie.

 

Le principal de ces personnages est, donc, le Baron noir, grand rapace prédateur dont le soucis principal est de s'emparer de moutons paissant dans son aire de chasse, pour les ramener au nid et les manger. Inversement, les moutons, grande masse d'anonymes et quelques figures, cherchent à éviter de se faire boulotter par le Baron noir, avec un manque complet de compétence, d'organisation et de défenses naturelles à part le nombre, et sous la direction d'un vieux mouton barbu qui ne cherche qu'à maintenir sa position immobiliste et attentiste face à une plus jeune mouton barbu qui propose de suivre la même politique mais avec lui à la place.

 

Ce conflit allégorique est lève assez le pied sur la métaphore pour que ce dont il s'agit soit clair et évident : le Baron noir est le représentant des classes patronales et capitalistes, vivant de l'exploitation meurtrière des masses laborieuses tant qu'elles se refusent à s'organiser en syndicats et communes révolutionnaire et se laissent bercer par une classe politique immobiliste, et non, ce n'est pas juste de la lecture marxiste d'une œuvre innocente, c'est franchement explicite. L'interprétation où c'est juste un aigle qui chasse des moutons n'est pas possible sans y mettre de la mauvaise volonté explicite.

 

Et pour compléter la galerie qui sinon serait un peu légère et manquerait largement de subtilité, nous avons pléthores d'autres animaux qui tiennent des rôles explicites sur l'échiquier socio-culturel. Notons particulièrement des hordes de rhinocéros avec « police » marqué en gros dessus qui passent leur temps à « mater des contestataires » en écrasant des fourmis et à ne surtout pas protéger les moutons des déprédation du Baron noir. Je crois qu'ils représentent la Poste ou peut-être le conseil constitutionnel, c'est assez subtil. Un crocodile se présentant aux moutons comme une alternative au Baron en étant tout aussi dangereux et au vocabulaire ne dissimulant pas qu'il s'agit du communisme pro-soviétique. Hilde et Hald, une tortue et un éléphant discutant régulièrement et inutilement de l'attitude à adopter face au Baron noir et aux moutons et qui sont très clairement une représentation de l'intelligentsia privilégiée et sans lien avec la situation. Et deux vautours émettant régulièrement des considérations sur le traitement des déchets et sur l'écologie en général.

 

La plupart des strips peuvent se lire par eux-même, mais avec souvent des arcs narratifs s'étendant sur plusieurs épisodes et permettant ainsi d'explorer et approfondir un thème particulier et d'apporter un peu plus de subtilité dans le traitement et dans la caractérisation des personnages. Caractérisation qui, à l'occasion, est réellement plus subtile qu'on ne peut se l'imaginer : tous les rhinocéros policiers ne sont pas pourris et oppressifs. Le Baron lui-même, malgré sa position de privilégié social, n'a pas forcément une vie privée facile et gratifiante. La série se fait même contemplative par moment.

 

Quand au dessin, là encore, on est loin de Andy Capp. Certes, l'artiste y est limité par les contraintes du format et de la quotidienneté de parution, et c'est du dessin humoristique bien loin de toute recherche de réalisme technique, mais il ne se laisse néanmoins pas allé à la facilité, réalisant des dessins individuels recherchés, des encrages et semi-colorisations originales, des cadres à pure vocation esthétique… Il n'y a pas de plan fixe, pas de cases reproduites à l'identique avec juste le texte qui change, pas de cases inutiles, c'est de la bande dessinée qui ne traite pas le dessin comme un simple raccourci d'une description mais comme une part entière de la raison de sa lecture.

 

Enfin, les thèmes abordés ne sont pas strictement d'actualité. Les animaux y sont des types humains, pas des humains en particulier, et les événements qui agite le petit monde des moutons sont des types d'événements, pas des rappels des nouvelles du jour. Les thèmes abordés restent large et généraux et conservent ainsi une actualité même pour une lecture 40 ans plus tard, même si, pour le coup, primés dans l'année de parution, ça ne se voyait peut être pas autant alors que maintenant, et je crains que les auteurs ne souhaitaient probablement pas que le fait de représenter les experts chargés d'évaluer les risques environnementaux par des autruches la tête dans le sable reste indémodable quatre décennies plus tard.

 

Après, ça n'est pas du Gotlib. Mais en même temps, pas grand monde n'est Gotlib. J'entends par là que c'est engagé politiquement et sera donc à même de fâcher une bonne partie de ses lecteurs potentiels. L'humour n'est pas forcément aussi universel qu'une bonne vieille Rubrique-à-brac. Et comme je l'ai parfois légèrement suggéré, ça n'est pas toujours subtil. Néanmoins, à part la toute dernière partie « le Baron contre le dragon vert » avec une longue narration sur tout un équivalent-album et une métaphore politique extrêmement confuse si même il y en a une, ça a extrêmement bien vieilli et je n'ai pas peur de vous en recommander la lecture même cinq présidents après l'époque qui l'a inspirée.