Culture Bulle, les meilleurs albums d'Angoulême 7 : Alix

Bonjour à tous ! Nous en avons, peu ou prou, finis avec les albums de l'année 77, alors on passe à l'analyse des Meilleurs Œuvres de l'année 78 d'après le Festival International de la Bande-dessinée d'Angoulême. Et commençons donc avec la Meilleure Œuvre Réaliste Française de cette année, en l'occurence le Spectre de Carthage,treizième volume des aventures d'Alix, écrites et dessinées par Jacques Martin et publiés aux éditions Casterman.

 

 

Treizième ? Ben, oui, au contraire des années précédentes, le prix ne vient pas récompenser un premier ou deuxième volume d'une série quand bien même il s'agit de célébrer dans les faits une carrière déjà longue. Là, dans ce cas précis, le jury ne tourne pas autour du pot : c'est clairement un prix donné à une série en cours depuis 1948, donc trente ans déjà en 78, et la nostalgie de ce que les jurées lisaient quand ils étaient petits n'a manifestement pas joué un petit rôle dans ce choix.

 

En outre, alors que jusque là la sélection n'avait pas peur de voter pour des bandes dessinées pré-paraissant dans des journaux aux clairs sensibilités de gauche, la série Alix, elle, préparait dans le Journal de Tintin qui était assez ouvertement catholique, de droite et conservateur. Après, était-ce une volonté manifeste d'équilibrer l'échiquier politique ? Ou peut-être est-ce une façon de jeter un os à une des plus puissantes factions de la bande dessinée franco-belge : les amateurs exclusifs de la Ligne Claire.

 

La Ligne Claire, pour mémoire, est, je cite Wikipedia, « un dessin caractérisé, après la réalisation des crayonnés, par un trait d'encre noire d'épaisseur constante. Chaque élément forme une cellule isolée par son contour, et reçoit une couleur donnée. Chaque couleur se trouve donc ainsi séparée de sa voisine par un trait. » Ou alternativement « le style des dessins qui paraissent dans le Journal de Tintin ». Ou, encore alternativement, un style d'une telle précision technique de l'inanimé que tout mouvement et émotions des personnages en sont bannis, cherchant ouvertement à n'avoir aucune originalité de composition et ni force d'évocation au point que chaque case doit être accompagné d'un pavé de texte pour signaler qu'il se passe quelque chose, racontant plutôt que montrant, et où l'absence d'âme dans le dessin est considérée comme une bonne chose puisqu'elle rend les dessinateurs interchangeable et permet une organisation en studio. En outre, ce style de dessin est le préféré de la Commission de la Loir de 1949 sur les Publications Destinées à la Jeunesse puisqu'il n'a aucune chance de provoquer de passions, d'attachements ou autres sentiments chez le jeune lecteur, ce qui était important jusqu'aux années 80 pour publier une BD en France.

 

Un auditeur attentif l'aura peut-être deviné : la Ligne Claire, c'est pas vraiment ma tasse de thé. Désolé, j'ai été élevé avec plus d'Astérix et de Gaston Lagaffe que de Tintin et Blake & Mortimer. Aussi n'avais-je jamais lu aucun album d'Alix jusqu'alors, me basant sur des a-priori, des feuilletages superficiels et de l'osmose culturel : une BD qui était déjà vieille quand j'étais petit, aux dessins sans âme et au scénario sans intérêt, mais avec des décors urbains d'une telle précision technique et historique que les manuels de Latin les utilisent en guise d'illustration. Et, apparemment, une homosexualité flamboyante.

 

Aussi, me suis-je donc mis à lire l'un à la suite de l'autre les treize premiers volumes de cette longue série qui paraît encore de nos jours, par delà la cécité de l'auteur et même par delà sa mort. Et, partant d'un tel a-priori négatif, j'ai plutôt été déçu en bien.

 

Alors, bien sûr, le dessin est bel et bien de la Ligne Claire de stricte obédience, figé, sans âme et capable de rendre ennuyeuse la meilleure scène d'action ou d’enlever toute joie de vivre au plus heureux des événements. Mais ça aussi les avantages de ses défauts, et Jacques Martin n'a clairement pas volé sa place dans les livres d'histoire antique. En terme d'architecture et de costume antique, on est à la pointe de la représentation archéologique sur l'antiquité. Et au final, le dessin sans âme, c'est pas si grave que ça, parce que ce qui brille vraiment, ce sont les scénarios en béton et la caractérisation des personnages.

 

Alors, bien sûr, ça évolue dans les limites du genre de la bande dessinée destinée à la jeunesse du milieu du 20ième siècle. Notre héros, Alix, est un jeune gaulois blond vivant à l'époque du premier triumvirat, qui, dans sa toute première apparition, est esclave dans l'Empire Parthe, mais va rapidement être adopté par un romain, devenant donc lui-même citoyen et même patricien romain, va découvrir qu'il est en plus l'héritier légitime du titre de chef d'une tribu gauloise, va devenir un ami et allié proche de Jules César lui-même. Ce dernier l'enverra d'abord mener des enquêtes et exécuter des manœuvres en son nom aux quatre coins de la Méditerranée, au point d'en acquérir assez de réputation personnel pour qu'il soit ensuite invité par une foultitude de gouverneurs ayant besoins de ses services ou attiré dans un piège par des félons qui désirent la perte d'un si formidable romain. Il est doté de toutes les qualités génériques d'un héros pour la jeunesse : honnête, généreux, brave, beau, incorruptible… il a également cette qualité d'âme typique des jeunes héros qui fait que des gens qui l'ont rencontré il n'y a pas une case sont prêt à risquer leur vie, à sacrifier leur fortune et à mettre des armées à sa dispositions juste parce qu'il a l'air honnête.

 

Depuis le deuxième album, il est accompagné par Enak, encore plus jeune et beau garçon égyptien qui le suis pour des raisons qui ne sont jamais explicités. Typiquement, le rôle d'Enak est de se fouler la cheville, d'être attrapé par les antagonistes et servir d'otage pour faire flancher Alix qui, oui, est prêt à sacrifier toute la gloire de Rome pour ses beaux yeux. Enak est une putain de princesse en détresse. Même dans le Prince du Nil où un point clé de l'intrigue est qu'il est pet-être l'héritier légitime des Pharaons et donc propriétaire de l’Égypte Ptoléméennes, il se contente de s languir sur des peaux de bête, avant de s'excuser auprès d'Alix retrouvé d'avoir été aussi sotte de se laisser emprisonner par les appâts du luxe plutôt que d'être au coté de son seul ami.

 

Faisons ici un aparté sur la seule chose que tout le monde sait d'Alix sans l'avoir lu : Les soit-disant sous-entendus homosexuels, juste parce que deux jeunes éphèbes dans le monde antique ne peuvent pas se quitter, fonctionnent comme un couple marié, dorment nus ensembles, dans un monde où les femmes sont quasi-absentes et où les hommes se mettent torse nu à la première occasion. Le mot final de l'auteur est que ça n'est pas du tout intentionnel et parfaitement innocent, mais si le lectorat gay désire y voir une représentation de sa condition, il n'a aucune raison de lui refuser cette lecture possible. Vous pouvez prendre cette affirmation comme un commentaire éclairé d'un auteur respectant la conception post-moderniste prônant la priorité de la lecture ressentie sur les intentions du créateur, avec un sympathique message de tolérance à l'égard du lectorat LGBT. Vous pouvez aussi noter que Jacques Martin a grandi et travaillé dans une époque et un contexte éditorial où être plus explicite que ça pouvait mettre un terme net et définitif à sa carrière et ruiner sa vie.

 

Bref, pour faire court, il était tellement au fond du placard qu'il pouvait aller visiter Narnia.

 

Pour revenir à la série… les aventures d'Alix se déroulent dans un mélange de monde antique très recherché et documenté, et inclut des événements historiques dans l'enchaînement permet de suivre la chronologie de la série, mais en même temps est pleinement anhistorique là où ça l'arrange. Ça m'a surpris pour une série que je croyais strictement ancré dans l'archéologiquement correct, mais les histoires se déroulent régulièrement dans des villes, des tribus ou des pays complets inventés de toute pièce pour l'occasion… dans le Prince d’Égypte, il y a même une deuxième Égypte sous l’Égypte, où on construit encore des pyramides vingt-cinq siècles après que l'autre Égypte ait arrêté. Et les scénarios ont recours sans vergogne aussi bien au surnaturel le plus manifeste et aux interventions divines les plus explicites, comme à la super-science anachroniques, genre poudre noir et machines à vapeur. Et parfois aussi, juste de la tréééés mauvaise archéologie. Désolé, mais les gaulois à moustache, c'est une invention de Napoléon III. Non, le vomitorium n'est pas une pièce spéciale pour aller vomir, c'est un couloir d'évacuation du public dans un amphithéâtre. Et, bon sang, NON, tous les dieux païens du Moyen-Orient antique ne sont PAS le même dieu meurtrier inventé par Loth et ses filles traumatisé par la destruction de Sodome ! Mais le plus bizarre, ce que le même album qui sort cette ânerie mythologique présente également une excellente évocation des provinces italiennes pendant la guerre civile entre César et Pompée.

 

Rien d’étonnant, donc, à ce que l'auteur ait un peu trop souvent recours à des catastrophes naturelles et des destructions de masse pour expliquer la disparition de toute trace des lieux et événements spécialement inventés. Dans ses 13 premiers albums, Alix a survécu à deux tremblements de terre, plusieurs explosions de bombe, une explosion volcanique coulant une île entière, d'innombrables incendies, plusieurs révoltes paysannes, une tentative de génocide, une malédiction divine sans chichi, une pluie de météorites sur plusieurs jours et même une fichue explosion nucléaire ! Sérieusement, si il ne reste que des ruines du monde antique, c'est parce qu'Alix a passé par là ! C'est pas pour rien que César ne le laisse pas traîner à Rome, la ville s'écroulerait avec sept siècles d'avance.

 

Mais comme je le disais il y a longtemps maintenant, les scénarios, malgré leurs débordements et bizarreries, tiennent franchement bien la route, disposent d'intrigues complexes et tortueuses remplies d'apparences de culs-de-sac qui se révèlent parfaitement pertinentes au final, antagonistes comme protagonistes s'embringuent mutuellement dans des complots et contre-complots dans lesquels ils tombent ou dont ils s'échappent sans que le dénouement soit joué d'avance, et aussi embrouillés soient-elles, elles retombent sur les pattes. Il n'y a pas d'essentialisme culturel, romains, gaulois, égyptiens, carthaginois, parthes, grecs ou africains sont capable à égal mesure de bassesse ou de grandeur, d'honneur ou de pragmatisme, de tolérance ou de tribalisme, de bravoure ou de lâcheté… il n'y a que les barbus qui soient systématiquement malveillants. Et les personnages et leurs relations sont bien plus complexes et judicieusement tordues qu'on ne pourrait s'y attendre d'une série dont le personnage principal peut être décrit par le seul mot de « parfait ». Je vais pas tous vous les raconter, mais malgré tout le mal que j'ai pu en dire, c'est avec un réel plaisir et intérêt que j'ai lu les douze premiers albums, et je vous recommande cette lecture à vous aussi.

 

Ce qui nous ramène au treizième album, celui primé à Angoulême, le Spectre de Carthage.

 

Hé bien, comme je le disais au début, le prix est donné pour récompenser la série dans son ensemble et sa continuité depuis 1948, parce que l'album, en lui même, est super décevant. L'intrigue est mince comme tout : Alix a été invité à Carthage pour se faire faire une statue, mais il y a des gens qui font de la lumière la nuit, ce qui le dérange, il enquête et découvre des contrebandiers, alors il collabore avec l'armée romaine pour les arrêter. Sur ce synopsis indigne du Club des Cinq, s'accroche une poignée de fils narratifs qui ne vont nulle part. Des gens veulent assassiner Alix mais perdent leur motivation en cours. L'héritage d'un savant fou rencontré plusieurs albums auparavant est évoqué, puis disparaît littéralement sans raison. Une princesse carthaginoise rencontré par hasard veut fuir avec Alix, passe deux pages à résumer le Salambô de Flaubert pour justifier un plan qui ne sera pas suivi, puis meurt. Enak disparaît, puis réapparaît pour expliquer qu'il avait une aventure sans conséquence. Le gouverneur romain met les notables carthaginois sous séquestre pour leur faire avouer leur implication… les notables ne révèlent rien et sortent à la première occasion. On a une suite d'anciens méchants ou de leur familles qui interviennent sans que leur présence soit particulièrement pertinente, et après que, comme toujours avec Alix, tout finit dans une explosion, Alix et Enak s'en vont en se faisant la réflexion que toute cette affaire était confuse et mystérieuse.

 

Alors « Meilleure Œuvre Réaliste Française », pour l'ensemble de la série des Alix, c'est pas forcément volé, au contraire, malgré mes a-priori. Sérieux, j'ai été agréablement surpris ! Mais pour cet album spécifiquement ? Franchement, non. Ou alors y'avait que des trucs pourris de paru en 77...