Culture Bulle, les meilleurs albums d'Angoulême 8 : Alack Sinner

Bonjour à tous ! On continue avec 1978 en bande dessinée en nous penchant sur l’œuvre Réaliste Étrangère de l'année d'après le Festival d'Angoulême : le Alack Sinner de José Muñoz et Carlos Sampayo, paru chez…

 

Alors, la parution, c'est un peu compliqué : l'album primé à Angoulême, c'est celui ci, paru aux éditions du Square comme un album « Charlie spécial » car ayant préparu dans Charlie Mensuel, qui était la revue dont Charlie Hebdo était en fait un dérivé après l'interdiction d'Hara-Kiri. Mais de nos jours, si vous cherchez ce qui contient les histoires de ce livre, il faut se rabattre sur la première intégrale l'Age de l'Innocence actuellement disponible aux éditions Casterman, mais pas dans le même ordre que présentés ici. Et encore, là, c'est à peu près cohérent par rapport aux innombrables rééditions et remélanges et isolations parus entre les deux versions.

 

Quant aux auteurs, s'ils sont d'origine Argentine, ils habitent et travaillent en Italie après s'être rencontrés en Espagne. Aussi, le prix ne ment pas, c'est de la bande dessinée étrangère à plus d'un titre ! À titre indicatif, Carlos Sampayo est le scénariste principal et le gros barbu, José Muñoz est le dessinateur et le maigre à lunette. Notons qu'il recevra en 2007 le Grand Prix de la Ville d'Angoulême le marquant comme un de ses grands auteurs dont l'ensemble de la carrière est à reconnaître, et que, oui, de nos jours encore, non seulement ils sont toujours actifs, mais continuent de bosser ensemble, leur œuvre commune la plus récente étant une biographie dessinée du chanteur argentin Carlos Gardel paru en 2008 et 2010 chez Futuropolis.

 

Quant à la série Alack Sinner, elle a l'insigne privilège d'être une des deux seules séries d'albums à avoir reçu deux fois le prix d'album de l'année d'Angoulême, recevant le-dit prix de nouveau pour son autre tome 1 en 1983. Oui, il y a eu plusieurs tome 1, je vous ai dit que c'était compliqué… L'autre série à avoir reçu deux fois le prix ? Maus d'Art Spiegelman. Une comparaison qui met juste un tout petit peu la pression…

 

Venons-en au sujet principal : l'album Alack Sinner. Il compile ici quatre histoires relativement courtes de la série Alack Sinner, eux-même parus sous formes de plusieurs chapitres de huit à quinze pages paraissant chaque mois dans Charlie Mensuel le bien-nommé, et nous y suivons les aventures et déambulation d'un personnage nommé Alack Sinner. Jusque là, tout va bien.

 

Alack Sinner est un de ces grands types de la littérature populaire de genre : un détective privé, à New-York, dans l'époque contemporaine de ses auteurs, donc, ici, la fin des années 70. Comme l'exige le genre, il travaille en solo, reçoit ses clients dans son bureau et grommelle contre les affaires de divorces et tromperie. Au contraire du stéréotype, il n'est pas alcoolique, pas sale, pas mal habillé, son bureau n'est pas en bordel constant, il entretient une vie sociale et culturelle correcte et variée, il n'est pas constamment ruiné et prés à n'importe quel boulot, et, plus important peut-être, si il est bien sûr un brin misanthrope et porte un regard désabusé sur la société, il n'est pas cynique et amer, mais bien plutôt rempli d'amour et d'amitié pour ses contemporains et avec une volonté, à peine dissimulée par son attitude professionnelle, de rendre le monde meilleur à son petit niveau. Un personnage sympathique, empathique, avec ce qu'il faut de gouaille, de sarcasme et de pragmatisme pour ne pas passer pour un boy-scout. La lumière tremblotante d'un néon cassé dans un roman autrement profondément noir.

 

Comme je le disais, donc, cet album est divisé en quatre histoires. La première, la plus longue et peut-être bien la plus remarquable, se nomme Viet Blues. Elle se démarque notamment par sa claire insertion dans le contexte historique et politique contemporain de son époque. Suite à une altercation dans Harlemn où Alack Sinner intervient contre son meilleur sens, notre héros se retrouve pris d'amitié avec un certain John Smith III, musicien black un brin paumé, et qui a deux gros problèmes dans la vie. Un, il revient d'un tour au Vietnam… ben oui, la première publication de cette histoire date de 1975, quand la guerre n'était pas encore fini, de peu… donc, oui, il revient d'un tour au Vietnam particulièrement traumatisant et dont il est revenu officiellement héros pour ce que cela vaut, mais surtout accroc à l'héroïne, ce qui en soit même n'améliore pas sa qualité de vie, et lui pourrit ses qualités artistiques. Autre problème, sa famille et ses amis se sont retrouvés sur la liste noire du Filandreux, un des pus gros trafiquants de drogue d'Harlem qui commence à tabasser et descendre les membres de sa famille pour débusquer le seul type qui a cru malin de le dénoncer aux flics, alors que ceux-ci, bien entendus racistes et corrompus, refusent de faire quoi que ce soit de constructif à ce sujet. Ce qui force John Smith à se réfugier chez des potes militants de la cause noire qui refusent axiomatiquement d'appliquer quelque solution trop blanche pour être honnête que ce soit, y compris l'intervention policière et la désintox'. A partir de là, Alack se retrouve plus ou moins obligé par son bon cœur à intervenir pour sortir durablement ce pauvre type de ses problèmes, et ce même pas pour l'argent et sans contrat de travail.

 

La réflexion sur la politique raciale aux États Unis dans l'immédiate continuité de la guerre du Vietnam, alors que la lutte pour les droits sociaux s'est achevé et que le racisme n'existe officiellement plus que cette problèmatique a publiquement été réglé pour toujours, la réflexion, donc, est étonnamment poussée. La communauté noire n'est pas sans solidarité de classe mais est profondément divisée au niveau individuel sur l'attitude à aborder ; sur la même page, un docteur noir peut penser comme un blanc et rejeter les pauvres comme la « honte de la race », et son infirmière menacer de mort notre héros pour les malheurs qu'il a causé par sa seule présence. La voie légale est présentée comme complètement naïve, mais la voie militante se prend les pieds dans sa propre pureté idéologique et dans le cycle de la violence. Et surtout, il est constamment rappelé que quoi que fasse Alack pour John, il ne s'en prend jamais qu'un symptôme d'un mal systémique, et que le Vietnam, la drogue, le Filandreux et le crime organisé ne sont qu'une seul et même problème, une façon d'écraser les frères dans une société polie. Et l'inclusion, qui peut sembler autrement gratuite, d'un nain qui bat sa femme et d'un militant gay qui se fait descendre immédiatement élargit la thématique au-delà de la « simple » question raciale pour celui de l'ensemble des minorités dans la société occidentale, où le statut d'opprimé ne confère pas la sainteté mais l’intersectionnalité des problématiques est bien réelle.

 

La deuxième affaire, la vie n'est pas une bande dessinée, baby…, vaut surtout pour sa mise en abyme. L'intrigue est une affaire autrement classique de journalistes et de politiques corrompus, de policiers désagréables et à moitiés pourris, et de groupuscules d’extrême-droites financés par la CIA. Sauf que, voila, les auteurs eux-même s'insèrent dans l'histoire, sous leur nom et apparence etcomme très exactement auteurs des aventures d'un détective nommé Alack Sinner, venus à New-York pour chercher l'inspiration et décidant de suivre un détective nommé Alack Sinner mais qui n'est pas initialement leur personnage. À partir de là, il apparaît presque normal que l'histoire soit un amas de poncifs du genre autour duquel gravite les artistes sans vraiment y intervenir, puisque l'histoire est l'histoire de sa propre création et des contraintes de l'inspiration et du genre. Je note particulièrement l'usage clair, avoué et répété du grand conseil classique de l'écriture de romans policiers « si vous ne savez pas ce qui passe ensuite, deux hommes entrent portant des flingues ».

 

La troisième affaires, Lui dont la bonté est infinie… est la plus faible, je trouve. En contrepartie, c'est la plus courte. Un pasteur apocalyptique et sa femme engage Alack Sinner, malgré son nom de pécheur, retrouver leur fille qui probablement fuit avec le fils d'un pasteur concurrent, affaire qui mènera notre héros dans le Village remplit de hippies rêveurs des années 70 et dans un réseau de traite des blanches, mais puisqu'il y a d'austères religieux dans l'histoire, je vous laisse deviner qui sont les plus débauchés et les plus méchants ! Mais hé, l'histoire reste bien construite et le rythme est correctement mené, et la conclusion est un classique parce que c'est toujours efficace.

 

La dernière histoire, Scintille, scintille… remonte bien le niveau. L'intrigue est noire, tordue et crapoteuse à souhait, mêlant anarchistes en rupture de ban, gros bras idiots et avides, fabricants de poupées gonflables, boites à strip-teases et incendies. Une histoire de pureté, de corruptions et d'anges exterminateurs. Et où, si le sexe et la sensualité s'invitent et viennent prendre une place folle d'entrée de jeu, alors que cet aspect du genre était jusque là essentiellement absent, ça n'a pas la gratuité et l'aspect de démangeaison adolescente que j'ai pu reprocher aux femmes à poils aléatoires du Vagabond des Limbes. Ici, la nudité et la sexualité sont une pleine part de l'histoire, de l'ambiance et des thématiques abordés. Quand une fille y montre son corps, ça n'est pas à la place de montrer une personnalité mais au contraire comme une illustration de leur être et de leur vision du monde et du soit. Pour sûr, c'est aussi parce qu'une femme nue n'est pas désagréable à regarder, mais c'est intégré.

 

Mais surtout, le dessin y prend de l'audace. José Muñoz a fini de digérer Hugo Pratt et ses encrages tout en clartés et en aquarelles noires, et se lâche avec un style bien plus adaptés au policier, tout en noirceurs et en aplats, en contraste de pureté et de saleté, et où l'obscurité prend forme et relief et domine l'univers. C'est très bien, Pratt, et son style était déjà bien assimilé et adaptés comme vous avez pu le voir dans les extraits précédents, mais là, on a l'impression que les auteurs ont finalement admis qu'on ne peut pas dessiner les tréfonds de New-York comme les îles du Pacifique. Et c'est grandiose.

 

Alors, est-ce que ça mérite le titre d'album de l'année ? Bah plutôt ouais ! La qualité du scénario et du dessin varie, mais est, au plus bas, très bon, et monte jusqu'à la complète maîtrise, et on assiste à la naissance de l'héritage d'Hugo Pratt et du roman graphique, surtout mis en regard avec la Meilleure Oeuvre Française, Alix, qui est le parachèvement d'un certain académisme et de l'album pour jeune lecteur. Je suis curieux de voir comment la série a évolué pour mériter une deuxième fois le titre, mais ça, on verra dans quelques épisodes...