Culture Bulle, les meilleurs albums d'Angoulême 9 : le Génie des alpages, Boule et Bill, Silence

Bonjour à tous ! Tout d’abord, finissons en rapidement avec 1978 et ses deux prix de la Meilleure Œuvre Comique. Désolé, c’est assez dur de parler de l’humour, surtout en tant que strictement humoristique. Dommage, pour le coup, ceux là, je les avais sans embêter les bibliothèques…

 

La Meilleure Œuvre Comique Française est revenue cette année là au Génie des Alpages tome 3 : barre-toi de mon herbe de F’Murr aux éditions Dargaud. Série animalière préparaissant dans le magazine Pilote où l’on suit, deux pages à la fois, la vie quotidienne d’un troupeau de brebis dans les alpages. Ça pourrait être tout gentil et inoffensif, mais les brebis sont une bande de folles furieuses, le chien de berger est le « génie » du titre, intellectuel et débonnaire, le berger lui même est un vieux salopard misanthrope, le bélier est un mégalomane maniaco-dépressif, et les alpages eux-même sont un paysage onirique et surréaliste, remplis de dinosaures, d’esprit des rivières, de soucoupes volantes, de sphynx ou de quoi que ce soit qui passe par la tête de l’auteur. C’est de l’absurde, c’est du non-sens, c’est du surréalisme, c’est de la poésie et en même temps c’est à mourir de rire, du moins dans mon opinion. F’Murr et sa série phare méritent largement cette récompense pour cet « Alice au pays des moutons » mêlant aussi bien beauté et poilade. Si je devais faire un reproche à cette sélection… c’est que les meilleurs albums du Génie des Alpages sont ceux qui sont sortis juste après. N’empêche, j’ai beau passer rapidement dessus, mais je recommande largement et passionnellement non seulement cet album pour toute l’œuvre de F’Murr.

 

Quant à la Meilleure Œuvre Comique Étrangère il s’agit du tome 14 de la série Boule et Bill : Ras le Bill ! De Jean Roba paru chez Dupuis et préparaissant dans le Journal de Spirou. Je ne vous cache pas, ma première réaction en apprenant cette nomination fut « ça peut être l’œuvre étrangère, c’est belge ! » ce qui est complètement idiot, je blâme le fait d’avoir entendu et lu l’expression « BD franco-belge » comme si c’était un seul mot depuis que je suis petit.

 

Est-il besoin de présenter Boule et Bill ? Si vous avez eu 7 ans entre 1959 et maintenant, vous avez lu et apprécié les aventures humoristiques en une page de Bill, cocker roux aux oreille tombantes, gourmand, coquin, d’intelligence quasi-humaine et qui, si il ne peut pas précisément parler aux humains sait au moins se faire comprendre, et Boule, petit garçon roux au caractère non-spécifique mais complètement innocent et coquin, en compagnie également des parents de Boule, papa étant travailleur générique et maman femme au foyer, de la tortue Caroline qui est, essentiellement, et Pouf, le copain de Boule tout aussi non-spécifique que lui. Boule et Bill, c’était super bien quand j’avais 7 ans, et je suis sûr que c’était super bien aussi pour le jury du festival d’Angoulême quand ses membres avaient sept ans et lisaient déjà Boule et Bill et que ça ne fut pas sans joie nostalgique qu’ils consacrèrent cette série. Personellement, je ne suis pas nostalgique de mon enfance, les BD de quand j’étais petit ne sont pas meilleurs pour le seul mérite d’être celles de quand j’étais petit, et, ben, Boule et Bill… Rigolo, c’est sûr, mais profondément inoffensif, conservateur et sans innovation. Très bien, pour un enfant de 7 ans, mais peut-être pas l’œuvre comique indispensable de son année.

 

Donc les meilleurs albums de 1978 à Angoulême, c’est fait. Vite fait, mais fait. Et maintenant, on va même encore accélérer le mouvement en parlant des meilleurs albums primés à Angoulême en 1979 et 1980, en une seule phrase : y’en a pas eu. ‘a sait pas pourquoi, ils n’ont pas primés d’albums ces années là. Leur festival, leur choix.

 

Alors, on passe directement à 1981, année où le prix est complètement refait : il y a désormais UN album de l’année, sans différenciation entre humour et non-humour, français ou étranger, juste LE album qu’il est bien tant qu’il est paru en France dans l’année précédente. Et ce prix prend le nom du « Alfred », parce qu’Oscar et César étaient déjà pris, et en hommage au pingouin du même nom dans Zig et Puce de Alain Saint-Ogan, inspirateur d’Hergé et premier président du Festival d’Angoulême. Donc, tout se recoupe.

 

Néanmoins, pour la première année de ce prix unique, il y a eu deux récompensés. Au moins, ça veut dire que les deux sont de qualités si le jury brise sa toute nouvelle règle plutôt que d’avoir à choisir seulement l’un d’eux.

 

Commençons donc l’un d’eux, au pif, Silence, de Didier Comès, préparu dans le magazine (à suivre) et compilé en album chez Casterman, régulièrement réédité, facilement disponible chez votre libraire préféré. Belge allemand né en 1942 en Belgique occupé, Comès est décédé en 2013, ne laissant « que » dix albums néanmoins tous remarquables et remarqués.

 

Silence est une œuvre dans le plus pur style du réalisme magique, où un décor autrement réaliste, quotidien, banal même, sert de cadre à des événements en appelant au merveilleux, à l’onirsime et au surnaturel, tout en continuant à parler de l’humain. Ici, le décor est Beausonge, petit village Ardennais paumé et imaginaire, où nous allons suivre le personnage titre, Silence, non seulement idiot du village, mais encore complètement muet et incapable de s’exprimer qu’à travers une ardoise, et même quand il pense, c’est avec des fautes d’orthographes.

 

Dans sa propre simplicité d’esprit, Silence est profondément gentil, bon et amical, littéralement incapable de seulement comprendre la haine. Ça n’est pas une exagération, c’est un point important du scénario et des thématiques de l’histoire. Silence est ami des serpents et des autres bêtes, ne se pose jamais de question sur sa propre condition, tel son manque complet de famille, et ne réalise même pas que Le Maître, Abel Mauvy, le propriétaire terrien le plus puissant du village et celui qui l’héberge, est une sombre brute malveillante qui prend un malin plaisir à le maltraiter et le tourmenter cruellement et gratuitement. Non, Silence voit juste que le maître est juste et bon et fait ce qu’il peut pour lui. Et il ne voit pas que Le Maître le déteste en même temps qu’il le craint, qu’il consulte La Mouche, le sorcier du village, parce qu’il vit dans l’angoisse que Silence développe la « Mauvue », le Mauvais Œil.

 

Mais pourquoi un fermier au bon sens paysan se complairait-il dans des superstitions d’un autre age, s’acoquinerait avec un vieux fou puant et aurait quoi que ce soit à craindre d’un doux idiot incapable de la moindre méchanceté ? Et bien, d’abord, c’est qu’il vit dans la campagne reculé de l’immédiate après-guerre, où ces traditions ne sont pas d’un autre âge, où on cloue encore des chouettes à la porte des granges pour éloigner les maléfices. Où le vieux fou puant en question est réellement maître des sortilèges, des talismans et des incantations traditionnelles pour discerner d’où vient le mal, invoquer des crapauds ou apporter malheur et mort sur ses ennemis par des liens symboliques. Où, dans les bois, vit une mystérieuse sorcière aveugle que même La Mouche craint plus que tout et qui rumine depuis des décennies une vengeance probablement légitime contre le village entier dans son ensemble, mais contre Le Maître en particulier. Une vengeance où Silence doit jouer une place cruciale, non pas en temps que victime, mais que complice.

 

Mais pour qu’il se venge, il faut d’abord que Silence sache pourquoi il le doit, qu’il découvre la haine, et pour cela qu’il acquière l’intelligence et la vérité, qu’il sorte du Paradis Perdu de l’innocence naturelle, quand l’homme est encore ami du serpent, pour se rapprocher de la colère divine, pour en appeler à Salomon, aux anges, aux démons, à Dieu et au Diable pour accomplir chaos et destruction. Mais, pour toute sa manifeste légitimité, la vengeance est-elle la bonne voie ? La justice est-elle si pure qu’il faille se salir pour elle ? La vengeance amène-t-elle autrement chose que la vengeance ? N’y-t-il pas d’autres moyens de sortir du cycle de la mort ? Le thème peut être bateau et pourrait être traité de façon sirupeuse, mais, il n’en est rien, et les conclusions que l’on pourrait en tirer ne pas si claire que l’on voudrait. Je ne vous dirait pas tout, mais, pour illustration, il est des actes si abjectes que la nature elle-même réclame rétribution contre ceux qui les commettent.

 

Notons qu’en plus de la thématique de la vengeance, un des grands thèmes abordés par cet ouvrage est celui de la différence et de la souffrance lié aux handicaps physiques et mentaux. Le thème est abordé à travers Silence, bien sûr, idiot, muet et souffre-douleur du village, mais aussi de la sorcière, aveuglée physiquement mais aussi par la haine, et qui vit en lisière du village et de la société, crainte et craignant le monde elle-même, à travers Blanche-Neige, nain de cirque, difforme et enfermé dans un asile de fou où la démence se lit sur les visages, ou de Zelda, la naine dompteuse de serpents crainte même de la police. L’idiot, la sorcière, le fou, la saltimbanque, toutes figures qui sont traditionnellement magiques, mystiques, sacrés… mais « sacré », ça veut littéralement dire « mis à part, retiré du monde des hommes » ; alors, quelle est la place de ceux qui sont mis à l’écart d’une société qui ne croit même pas au sacré ? Ça n’est pas sans raison que cette histoire de trouver sa place dans un monde qui vous rejette soit aussi une histoire de traditions occultes, de légendes et de sorcellerie.

 

Franchement, pour moi, cet album a été une véritable claque ! Certes, le rythme est parfois lent, mais je préfère parler de « contemplatif », et c’est une lenteur résolue et implacable qui conduit une histoire qui vient vous écraser comme une tonne de brique. Le dessin de Comès n’est pas sans défaut, avec notamment le problème que les visages sont soit comiques et caricaturaux, soit sont incapable d’exprimer la moindre émotion ou même de seulement s’animer, mais c’est largement compensés par ses décors, ses détails et son utilisation maîtrisée du noir et du blanc pour parfaire l’ambiance crépusculaire de ce monde hanté par les ombres, où se mêle malveillance humaine et complots occultes, où les lumières de la raison ont du mal à s’imposer sur l’obscurité dans le cœur des hommes, et où la modernité électrique n’a pas encore chassé la sombre clarté des bougies.

 

Au passage, il y a très clairement un gros parrallèle à faire avec le roman la Vouivre de Marcel Aymé, mais si je commence j’en finirai jamais avec cette vidéo…

 

Alors, ce premier Alfred, oui, il fait peur, oui, il a l’air chiant et abscon, mais je peux vous assurer, si vous vous accrochez, vous ne le regretterez pas et n’en reviendrez pas !