Culture Bulle , les meilleurs albums d'Angoulême 10 : Paracuellos

Bonjour à tous ! La dernière fois, nous avons vu Silence de Didier Comès, Alfred du Meilleur Album au festival d’Angoulême de 1981. Et cette fois ci… et bien, on va voir l’Alfre du Meilleur Album de 1981, mais pas le même. En l’occurrence, le Paracuellos de l’espagnol Carlos Giménez, paru en deux albums en français chez Fluide Glacial.

 

Actuellement, vous trouverez surtout, chez le même éditeur, une superbe intégrale de la série parue en 2009 réunissant les deux volumes déjà parus et quatre autres qui n’existaient jusque là qu’en espagnol, mais paru des décennies plus tard, de 1997 à 2003. Une compilation si remarquable qu’elle reçut le Prix du Patrimoine au festival d’Angoulême 2010.

 

Pour revenir à 81, oui, la qualité était à l’honneur cette année là, au point que le jury n’a pas eu le cœur de décider quel était le plus remarquable entre Silence et Paracuellos. Donc, le prix a été décerné aux deux et voilà. Nous avons vu que Silence était, effectivement, une sacrée claque méritant d’être honoré. Qu’en est-il de Paracuellos ?

 

Ça paraît chez Fluide Glacial, l’éditeur d’humour adulte bien connu, c’est préfacé par Gotlib, l’humoriste français phare, c’est des histoires d’enfants ensembles dans un internat de collège dans les bonne vieilles années du temps d’avant, ça doit être super-sympa, innocent et rempli de nostalgie et de charme rétro, façon la Guerre des boutons ou les Disparus de Saint-Agil, n’est-ce pas ? C’est du Fluide Glacial, ça ne peut qu’être fendard et pas bien méchant, hein ?

 

Hé bien… vous vous souvenez de Silence ? L’histoire de handicaps physiques et mentaux, de meurtres et de vengeances, de malédictions occultes et d’aliénation social ? C’est celui-là, l’album sympa, inoffensif et au charme rétro de l’année. Paracuellos, c’est celui qui vous arrache le cœur et change durablement les thématiques même de la bande dessinée en tant qu’art.

 

Je ne dis pas soudain que Silence n’est pas bien, il est excellent, admirable et marquant, je dis que Paracuellos est simplement dans une autre catégorie et que les comparer juste en tant que bandes dessinées n’a pas vraiment de sens.

 

Alors, d’abord un peu d’historique : l’auteur, Carlos Giménez, naît en 1941 à Madrid, et pour diverses raisons va passer une bonne partie de son enfance dans des organismes sociaux d’éducation et d’internat, jusqu’à sa majorité en 1959 quand il devient assistant du dessinateur de bandes dessinée Lopez Blanco. Un auditeur attentif et qui connaît son histoire du 20ème siècle l’aura remarqué : 1941-1959, c’est pas longtemps après la fin de la Guerre Civile Espagnole, et longtemps avant la mort du Général Franco. Ouaip, il a eu une enfance dans les orphelinats et œuvres tenus par les catholiques réactionnaires et les phalangistes fascisants de l’Espagne de Franco, dans l’immédiate après-guerre.

 

Et si vous voulez savoir à quel point c’était fendard, et ben ça tombe bien, c’est le point entier de la série : nous raconter des anecdotes, des aventures et mésaventures enfantines et la découverte du monde que de charmants bambins peuvent avoir dans un environnement où la privation de tout est l’état habituel des choses, où les adultes considèrent la punition excessive comme l’entièreté de la méthode éducative, passant aussi bien par la violence physique, que par l’humiliation psychologique gratuite, avec une discipline et des règles purement arbitraires et malveillantes, le tout saupoudré d’endoctrinement religieux et nationaliste pour les petites victimes culpabilisent de leur propre malheur.

 

Mais n’allez pas croire qu’il ne s’agit que d’histoires d’éducation et de relation enfants-professeurs, on y trouve aussi le genre de franches amitiés qui se développent entre de jeunes enfants recevant ce type d’éducation saine, ferme et rigoureuse, parce qu’il faut croire que cette notion de la vertu est contagieuse.

 

Sans ironie, les histoires se concentrant sur les relations entre les enfants, si elles n’excluent pas bien sûr la cruauté naturelle de leurs jeux, font montre d’une réelle solidarités et de la belle amitié qui se forme quand d’aucuns sont confrontés à un univers hostile et où on nepeut se réchauffer le coeur qu’à la chaleur mutuelle, alors que même cette amitié est pourchassée et punie.

 

Au passage, je tiens à noter que l’objectif n’est pas d’infliger un flot ininterrompus d’horreurs sur le lecteur, mais qu’il y a aussi une vraie recherche de sombre beauté tragique et de profonde mélancolie qui oint toutes ces historiettes, passant par un dessin qui sait passer du style « cartoon - Gotlib » à des formes plus techniques, d’une composition des pages d’autant plus remarquable que le premier album s’est donné des contraintes techniques peu enclines à l’originalité, en l’occurrence des cases en gaufrier strict sur deux pages (pour les albums suivants, Gimenez se libère dans la forme), et une parfaite maîtrise des figures de styles graphiques. Notamment, il organise régulièrement ses double-pages en épanadiplose, commençant sur un plan d’ensemble de l’institution, et concluant sur le même plan à peine modifié par les circonstances, suggérant efficacement un clair sentiment d’enfermement, d’oppression et d’inéluctabilité : quoi qu’il s’y passe, personne ne sort des limites de l’internat.

 

Donc, déjà, rien que pour tout ça, Paracuellos n’est pas tant une claque qu’un coup de poing à l’estomac. Si on rit, ça n’est même pas d’un rire jaune, c’est d’un rire horrifié, on rit parce que le rire est une réaction de peur. On ne lâche pas le livre malgré le dégoût qu’il inspire pour les mêmes raisons qu’on ne quitte pas des yeux un accident d’autoroute. Cette œuvre est une atrocité, et je dis ça dans un bon sens.

 

Au passage, sa présence chez Fluide Glacial pourrait passer pour une anomalie éditoriale, mais au final, pour son époque, je ne vois pas chez quel autre éditeur ça aurait pu paraître, avec son mauvais esprit assumé, son exploration de l’absurdité de l’existence, ses thématiques adultes traités avec sous l’angle de l’immaturité et, plus simplement, son style graphique. Sûr, ça fait bizarre à coté d’Edika ou des Rah-Gnagna de Gotlib, mais c’est crédible à coté de l’Institution de Binet, des Idées Noires de Franquin ou des Carmen Cru de Lelong.

 

Mais le plus gros point de cette œuvre, c’est que son contenu est véridique et basé sur le vécu et les souvenirs de l’auteur. Bon, comme il le mentionne lui-même, ça n’est pas toujours ses propres souvenirs, même si ils sont une bonne majorité, il y a aussi des rapports d’amis et connaissances sur leur propre expériences des « bonnes œuvres » franquistes, et le tout est romancé, les noms et personnages changés et le tout homogénéisé pour que les individus réels sont représentés par des types de personnages. Néanmoins, c’est foncièrement ancré dans le réel, l’historique et le vécu, ce qui contribue à l’adorable horreur de l’œuvre. Ce seraient des faits inventés, les histoires n’auraient pas le dixième de leur impact.

 

Mais surtout, aussi improbable que cela puisse paraître maintenant, ce concept même est révolutionnaire. Paracuellos est la première bande-dessinée autobiographique à paraître en France et à être écrite en Europe d’une manière générale. Même par rapport aux premières autobiographies qui sont apparu dans l’underground américain dans les années 70, et qui sont, franchement, nombrilistes et névrotiques, on est là dans une tentative de témoignage d’un contexte historique et géographique, une tentative de raconter l’histoire, le monde et la société par l’expérience personnel, en bande dessinée. Paracuellos est le précurseur de p’tites BD honnêtes comme… Persépolis, l’Ascension du haut-mal, l’Arabe du futur ou, plus discutablement, je l’admets, Maus.

 

Donc, oui, je comprends que le jury du festival ait eu du mal à choisir entre Silence et Paracuellos. Dans les deux cas, ne pas donner le prix à l’autre aurait été se briser le cœur. Après, rétroactivement, il est clair lequel des deux a eu un réel impact sur l’histoire de la bande dessinée.